Cinq jours : la chronologie d’un renoncement, mai et juin 1940

Ce texte est une pièce du dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic ». Cet article part d’un constat simple : une défaite ne commence jamais par un échec, elle commence par un renoncement, et les raisons qui la justifient sont produites après lui. Il nomme la discipline qui permet d’y résister, la propositivité, et expose ce qu’elle implique pour ceux qui entendent construire des territoires vivants. Les démonstrations et les sources ont été sorties du texte principal pour être traitées à part, dont celle-ci.

Ce texte établit la chronologie exacte d’un renoncement : cinq jours entre la prise de commandement et la conclusion, puis quatre semaines employées à la justifier.


Ce que le texte affirme

Le chapitre Cinq jours pour renoncer, quatre semaines pour le justifier soutient que la défaite de 1940 n’a pas commencé par un échec militaire, mais par un renoncement, et que les arguments qui l’ont justifiée ont été produits après lui. Cette annexe établit la chronologie qui le démontre.

Ce que cette annexe démontre

L’objet n’est pas de rejuger 1940, et personne n’y a intérêt. L’objet est d’établir la chronologie d’un renoncement, parce que c’est le seul cas où nous disposons des dates exactes. Dans nos propres décisions, nous ne savons jamais à quel moment nous avons cessé de chercher, puisque nous continuons à raisonner et que nos raisonnements restent bons. Mai 1940 fournit ce que nous n’aurons jamais sur nous-mêmes : un renoncement daté, suivi de quatre semaines de justifications datées elles aussi. La chronologie sert de règle graduée.

La démonstration

L’offensive allemande commence le 10 mai 1940. En six jours, le front est percé à Sedan et les divisions blindées allemandes progressent vers la Manche, coupant les armées alliées en deux.

Le 17 mai, Paul Reynaud, président du Conseil, relève le général Gamelin de son commandement et nomme à sa place le général Maxime Weygand, alors âgé de 73 ans et rappelé du Levant. Weygand prend effectivement ses fonctions le 20 mai. Il jouit d’une autorité considérable : il fut le bras droit du maréchal Foch, et c’est lui qui lut à la délégation allemande, dans la clairière de Rethondes, les conditions de l’armistice du 11 novembre 1918.

Le 25 mai, un conseil de guerre se tient à l’Élysée. Y participent le président de la République Albert Lebrun, le président du Conseil Paul Reynaud, le vice-président du Conseil Philippe Pétain, le ministre de la Marine César Campinchi et le général Weygand. L’hypothèse d’un armistice y est évoquée pour la première fois, et Weygand est le premier responsable militaire à s’en déclarer partisan. Le procès-verbal de cette séance est conservé au Service historique de la Défense, avec les corrections manuscrites de Paul Reynaud, authentifié par une déposition de ce dernier en janvier 1947.

Cinq jours séparent la prise de commandement de la conclusion. Le commandant en chef n’a pas encore livré la bataille qu’il en a tiré les conséquences.

Ce que révèle la suite est plus instructif encore. La conclusion étant acquise, il fallut la rendre présentable, et quatre semaines y furent consacrées.

Les arguments produits furent nombreux et tous solides en apparence. L’armée ne disposait plus de réserves stratégiques, ce qui était exact. Le repli sur l’Afrique du Nord relevait de l’illusion logistique, ce qui était discutable. La Grande-Bretagne ne tiendrait pas trois semaines, ce qui était faux. Churchill rapporte dans ses mémoires la formule qui lui fut adressée : l’Angleterre aurait bientôt le cou tordu comme un poulet. Il y répondit par une remarque restée célèbre sur la qualité du poulet et l’épaisseur du cou.

Le 12 juin, Weygand ordonne la retraite générale et demande formellement l’armistice au conseil des ministres réuni au château de Cangé.

Le 16 juin, Paul Reynaud démissionne. Ce point mérite une attention particulière, car il constitue la forme la plus fréquente du renoncement chez un dirigeant. Reynaud n’a jamais conclu à la défaite. Il voulait poursuivre la guerre depuis l’empire, il disposait des moyens juridiques de l’imposer, et il avait pour lui une partie du gouvernement. Plutôt que d’assumer la rupture avec son vice-président du Conseil et son commandant en chef, il a préféré se retirer. Pétain forme son gouvernement le soir même et demande l’armistice le lendemain.

L’armistice est signé le 22 juin, dans la même clairière de Rethondes, et dans le wagon même où Weygand avait lu les conditions de 1918.

Ce que cela établit

Entre le 25 mai, date de la conclusion, et le 22 juin, date de l’acte, s’écoulent 28 jours. Ces 28 jours n’ont pas servi à établir que la guerre était perdue : cela avait été établi le 25 mai. Ils ont servi à produire les raisons qui rendraient la conclusion acceptable, et l’une des principales s’est révélée fausse quelques semaines plus tard, sans que cela change quoi que ce soit.

La proposition du texte est donc vérifiée dans le détail. Le renoncement a précédé ses raisons, et il a emprunté leur apparence pour ne pas se reconnaître lui-même.

Ce que cela signifie pour nous

La leçon opérante ne tient pas dans la conduite de Weygand, mais dans l’ordre des opérations. Une conclusion peut être exacte et prise trop tôt. Un argument peut être solide et servir une décision antérieure à lui. Chaque fois qu’un dossier nous paraît clos, la seule question utile porte sur la date : à quel moment avons-nous conclu, et qu’avons-nous examiné après cette date. Si la réponse est rien, l’examen n’a pas eu lieu.

Le cas de Reynaud vaut avertissement supplémentaire, car il est le plus fréquent chez ceux qui décident. Il est possible de voir juste, de disposer des moyens, et de renoncer néanmoins en refusant de trancher. Ne pas décider est une décision, et elle produit ses effets le soir même.


Cette démonstration appartient au dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic », qui expose la discipline dont elle constitue l’une des pièces.

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