Ce texte est une pièce du dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic ». Cet article part d’un constat simple : une défaite ne commence jamais par un échec, elle commence par un renoncement, et les raisons qui la justifient sont produites après lui. Il nomme la discipline qui permet d’y résister, la propositivité, et expose ce qu’elle implique pour ceux qui entendent construire des territoires vivants. Les démonstrations et les sources ont été sorties du texte principal pour être traitées à part, dont celle-ci.
Ce texte établit qu’une sortie honorable avait été offerte par écrit aux défenseurs de Bir Hakeim, appuyée sur un argument exact, et qu’elle a été refusée.
Ce que le texte affirme
Le chapitre Ce que vaut une décision prise avant l’épreuve soutient qu’une unité dont la décision précède le calcul tient là où le calcul commandait de céder. Il affirme aussi qu’une sortie honorable était offerte aux défenseurs de Bir Hakeim et qu’ils l’ont refusée. Cette annexe établit les faits.
Ce que cette annexe démontre
Bir Hakeim ne figure pas ici pour l’exemple militaire, qui ne concerne aucun de nos lecteurs. Il figure parce que ce cas isole une variable que la vie ordinaire mélange toujours. Nous ne savons jamais si nous aurions tenu, car nous ne rencontrons presque jamais l’offre de renoncer sous une forme aussi nette. À Bir Hakeim, elle a été présentée deux fois, dont une par écrit, avec un argument exact et la signature de l’adversaire. Le refus opposé ne procédait d’aucun calcul, puisque le calcul donnait tort. Il procédait d’une décision antérieure.
La démonstration
En février 1942, la première brigade française libre du général Marie-Pierre Koenig prend position à Bir Hakeim, un point d’eau désaffecté au milieu du désert de Libye, à 70 kms de la côte. La position tient l’extrémité sud du dispositif allié de la ligne de Gazala. Aucun obstacle naturel ne la défend. Les hommes creusent des tranchées et des abris dans la pierraille, et entourent le camp d’un champ de mines.
L’effectif s’établit à environ 3 700 hommes, dont les deux tiers viennent des colonies et des outremers. Parmi eux, les deux bataillons de la 13ème demi-brigade de Légion étrangère, aux ordres du lieutenant-colonel Dimitri Amilakvari, seule unité de la Légion combattant alors auprès des Français libres. Koenig lui-même est un ancien officier de Légion.
Dans la nuit du 26 mai 1942, Rommel déclenche son offensive et contourne le dispositif allié par le sud. Les unités blindées britanniques sont bousculées. Le 27 au matin, la division blindée italienne Ariete attaque Bir Hakeim et y laisse une quarantaine de chars. Le 30 mai, la position est complètement encerclée.
Les forces engagées contre elle représentent environ 30 000 hommes, soit un rapport de un contre dix.
Vient alors ce que le texte retient comme le fait décisif. Le 2 juin au matin, deux officiers italiens se présentent devant les lignes du deuxième bataillon de légionnaires et demandent la reddition du camp retranché. Ils sont éconduits. Le 3 juin, Rommel adresse à Koenig un message écrit de sa main, dans lequel il fait valoir que toute résistance prolongée entraînerait une effusion de sang inutile, et rappelle le sort des deux brigades britanniques détruites deux jours plus tôt à Got-el-Oualeb. La réponse française consiste à ouvrir le feu au canon sur les camions allemands. À une offre de reddition, Koenig répond que ses hommes ne sont pas là pour se rendre.
Il faut mesurer ce que représentait cette offre. L’argument de Rommel était fondé. Le rapport de forces le confirmait, et la suite l’a confirmé aussi, puisque la brigade a perdu un quart de ses effectifs engagés. Un chef qui aurait raisonné en probabilités disposait d’une sortie honorable, offerte par écrit, par un adversaire dont la parole n’était pas mise en doute.
La position tient seize jours. 40 000 obus y sont tirés. La ration d’eau descend à un demi-litre par homme et par jour. Chaque nuit, des patrouilles motorisées sortent harceler les convois de l’Axe, contraignant le ravitaillement allemand à un détour de 40 kilomètres.
Le 10 juin, les munitions antichars sont épuisées. Koenig reçoit du général Ritchie, commandant la huitième armée, l’ordre de décrocher. Il prépare la sortie de vive force pour la nuit suivante. À 23h30, le génie ouvre une brèche dans le champ de mines vers l’ouest. La colonne s’élance dans l’obscurité, ambulances en tête, artillerie en queue. Susan Travers, ambulancière britannique engagée dans la Légion, conduit la voiture du général à travers les tirs croisés.
À l’aube du 11 juin, 2 480 hommes ont rejoint les lignes britanniques à El Adem, soit près des deux tiers de la garnison.
Le 10 juin, depuis Londres, le général de Gaulle avait adressé à Koenig un télégramme dont la formule est restée : toute la France vous regarde et vous êtes son orgueil.
Ce que cela établit
La mission consistait à retarder l’ennemi le plus longtemps possible pour permettre à la huitième armée de se rétablir, puis à sortir. Elle a été remplie et les hommes ont été ramenés. Rommel a été retenu seize jours devant une position secondaire, et son offensive vers l’Égypte s’en est trouvée retardée d’autant, ce qui a contribué au rétablissement britannique et à la victoire ultérieure d’El Alamein.
La proposition du texte est vérifiée. La décision de tenir a précédé le calcul, elle a résisté à deux offres de sortie honorable appuyées sur des arguments exacts, et c’est précisément parce qu’elle avait été prise avant l’épreuve qu’elle a tenu pendant l’épreuve.
Ce que cela signifie pour nous
Les offres de renoncement que nous recevons sont moins visibles et tout aussi argumentées. Elles se présentent sous la forme d’un report raisonnable, d’un périmètre revu à la baisse, d’un dossier remis à des temps meilleurs. Elles s’appuient sur des chiffres exacts, et celui qui les formule a souvent raison sur les chiffres. La question n’est donc jamais de savoir si l’argument est bon. La question est de savoir si la décision a été prise avant. Une décision prise avant l’épreuve résiste aux arguments exacts. Une décision prise pendant l’épreuve cède devant le premier d’entre eux, et c’est pourquoi elle doit être prise à froid, dans des circonstances ordinaires, longtemps avant d’être éprouvée.
Cette démonstration appartient au dossier de l’article « L’avenir n’est pas un pronostic », qui expose la discipline dont elle constitue l’une des pièces.
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